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{{{Quand l’émotion d’une peur tombante n’est pas toujours [[Cet article est basé en partie sur la présentation de mes travaux à l’occasion de la conférence de la EASA (Uncertainty and Disquiet) en 2012 à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Je remercie Manon Istasse et Véronique Dassié pour avoir organisé le panneau W109 et Véronique Dassié et Virginie Valentin pour leur aide éditoriale. Merci aussi à Jean François Minot, Jean-Sébastien Marcoux, et Alexandre Nurit. Cette recherche a bénéficié du soutien de l'agence de recherche estonien pour le financement du projet (IUT3-2) ‘Culturescapes in Transformation, et du Centre d’Excellence en Théorie Culturelle (CECT) avec l'assistance du Fonds de Développement de l'Union Européenne]]}}} {{Préambule}} Dans son livre {La force de l’âge} (1960), Simone de Beauvoir rapporte son expérience après une chute d’une corniche durant l’escalade des Trois-Évêchés. Elle rapporte un événement vécu lors d’un été passé dans le sud-est de la France pendant les années 1930 : « Eh bien voilà ! me dis-je. Ça arrive, ça m’arrive, c’est fini ! » Je me retrouvai au fond du ravin, la peau de la cuisse arrachée mais les os indemnes ; je m’étonnai d’avoir éprouvé si peu d’émotion quand j’avais cru frôler la mort. Je ramassai mon sac, je galopai jusqu’au Lauzet, j’arrêtai une auto de l’autre côté de la montagne, au chalet-hôtel du Col d’Allos ou je m’endormis en me disant sombrement : « j’ai perdu une journée ! »’. (1960: 240-241). En tant que chercheur qui, entre autres choses, étudie les lieux vertigineux et les pratiques à haut risque, j’ai également raté des ascensions et subi de telles chutes. En fait, une vision obsédante me hante continuellement – celle de quelqu’un qui hisse mon corps entravé du fond d’un précipice abrupt que je viens d’explorer seul. L’objet de la...
Après avoir été longtemps cantonnées dans les domaines de la psychologie ou des neurosciences, les notions d’attachements, d’émotions, d’intimité, d’affects, de passions ou de sentiments sont désormais largement mobilisées par les chercheurs en sciences sociales. Elles forment une nébuleuse de termes qui ne sont pas toujours clairement définis et dont les usages varient. La profusion de débats et recherches fait ainsi émerger une relative confusion entre des notions qui, en plus de voyager entre ontologies (le social, le physiologique, le génétique, le philosophique), circulent et sont traduites en fonction de la langue du chercheur et de ses interlocuteurs. Le transfert de ces notions d’un champ disciplinaire à l’autre n’y est pas étranger. L’héritage psychanalytique a en effet conduit à considérer dans un premier temps leur rôle dans la genèse de l’être culturel, que ce soit dans une perspective culturaliste[[Margaret Mead. 1961. {Coming age in Samoa. A psychological study of primitive youth for western civilization.} New York : Morrow.]] ou constructiviste[[Rosaldo, 1980, {Knowledge and Passion: Ilongot Notions of Self and Social Life.} Cambridge : Cambridge University Press.]]. Plus récemment, les émotions ont été captées sur le terrain pour renvoyer à des modes d’engagement dans la vie sociale, contribuant en quelque sorte à les définir. Elles peuvent ainsi contribuer à décrire aussi bien les routines du quotidien[[Christian Bromberger (éd.). 1998. {Passions ordinaires. Du match de football au concours de dictée}, Paris : Bayard.]] que des bouleversements collectifs[[Edgar Morin. 1969. {La rumeur d’Orléans}, Paris : Seuil.]]. A la charnière entre psychanalyse et anthropologie, les travaux de Georges Devereux[[{De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement}, Paris, Flammarion, 1980 [1967 pour l'édition originale en anglais] ]], ont toutefois ouvert la voie d’une réflexion...
Avoir un coup de foudre est une expression courante en français pour exprimer l’attirance irrésistible que nous éprouvons envers un objet ou une personne que l’on vient de rencontrer d’une manière inattendue. On peut avoir un coup de foudre pour un appartement, pour une robe et bien sûr, pour un(e) inconnu(e) qui apparait comme LA PERSONNE avec qui l’on a toujours rêvé de passer le reste de sa vie. Le coup de foudre amoureux est la découverte de cette moitié attendue depuis le plus jeune âge, de ce double qui nous renvoie notre propre image comme s’il s’agissait du reflet d’un miroir. C’est un phénomène mystérieux qui nous montre les limites de ce que l’on peut expliquer, c’est-à-dire, de ce qui est rationnel et qui provoque en nous, surement pour cela, une profonde stupéfaction similaire à l’engourdissement produit par l’électricité[[* Ce travail a été préalablement présenté lors de la conférence « Les émotions dans la culture française et francophone » qui a eu lieu en novembre 2014 à l’Université d’Haïfa (Israël). De plus, j’ai eu l’opportunité de discuter les thèses principales de cette étude avec les étudiants de mon cours « Emotion, corps et médecine : un regard historique » de l’Université de Genève. Je dois les remercier pour avoir échangé avec moi autour du coup de foudre.]] Inspiré par cette analogie, le poète Heinrich Heine s’interrogeait ainsi, sur l’essence de l’amour au début du dix-neuvième siècle : Ce que sont les coups de bâton, on le sait ; mais ce qu’est l’amour, personne encore ne l’a découvert. Quelques philosophes modernes ont soutenu que c’était une sorte d’électricité. Cela est possible ; car, dans le moment où l’on s’amourache, on sent comme un rayon électrique de l’œil de l’objet aimé qui frappe droit dans le cœur (Heine, 1834, p. 226). C’est précisément ce caractère...
«Je me suis souvent demandé quelle serait mon attitude s’il m’arrivait d’être interrogé par un ethnologue ; aujourd’hui je n’hésite guère sur la réponse : je le mettrais à la porte sans autre forme de procès» ! (Emmanuel Terray, 1988, p. 42). «Faire du terrain» en suivant le parcours des sentiments contrastés, est un exercice éprouvant dont je voudrais évoquer dans cet article la perspective d’une remise en cause, indépendamment du contenu scientifique des acquis du terrain, dans l’intérêt du travail ethnographique pratiqué sur un chantier qui mériterait d’être révisé. J’aurai recours à mon expérience personnelle vécue, successivement, sur deux terrains dissemblables, le premier en Iran, le second en France, pour tenter de réaliser cette analyse contrastive dans ses dimensions affectives : en partant des circonstances où celles-ci peuvent naître, s’installer ou devenir peut-être l’enjeu des rapports réciproques entre «l’enquêteur» et les «enquêtés». Car, lorsque nous ethnographes, ethnologues, anthropologues, prétendons «faire du terrain», nous posons-nous la question de savoir «qui fait quoi et pour quoi» ? Cependant ce n’est pas une question facile à laquelle j’ai décidé de répondre, car il ne s’agit pas tant d’une ethnologie des émotions, que d’une analyse de ses propres émotions dans l’expérience ethnologique, ce qui requiert de dévoiler ses propres affects (donnés ou reçus) afin de les faire devenir objet de réflexion pour l’ethnologie. Soudière écrit : «Le terme “terrain” est générateur de culpabilisation». Cette notion, je vais essayer de l’aborder en vivant ma première expérience de terrain, consciente qu’elle exigera de moi des révisions et des réponses à certaines questions qui nous préoccupent dans notre pratique du terrain, puisqu’il est attesté que nos tentatives et notre prétention à connaître l’autre nous perturbent...
Marcel Mauss avait démontré au début du siècle dernier que le corps est le premier outil technique de l’homme (Mauss, 1995) et Jean-Marc Leveratto a relu ce texte fondateur de l’anthropologie du corps en soulignant qu’il mettait au centre de l’étude anthropologique la valeur affective et la réalité émotionnelle des techniques du corps (Leveratto, 2006 : 34). La technique corporelle de la danse sculptant le corps des danseurs, la création chorégraphique « révèle » le sujet, pour utiliser la métaphore du développement photographique. Freud décrivait le moi, instance du sujet en ces termes : « Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface » (Freud, 1991 : 270). Il précisait que le moi est dérivé des sensations corporelles et représente l’appareil mental. C’est dire la place que le corps occupe dans le processus de subjectivation. Par ailleurs, Vincent De Gaulejac a largement mis en évidence le fait que la narration est un mode de subjectivation créative [[Le sociologue Vincent De Gaulejac a en effet théorisé la question dans plusieurs ouvrages. Citons notamment  Qui est Je ? et La névrose de classe et Trajectoires sociales et conflits d’identité, deux ouvrages qui témoignent de l’importance de la mise en récit du passé pour en devenir sujet. ]] (De Gaulejac, 2009 : 67-70). Il a en effet montré que le processus de subjectivation est lié à un tri dans l’histoire personnelle de chaque sujet, à une construction identitaire réalisée à travers un récit de soi passant par la création artistique et par l’utilisation de la langue comme du langage non-verbal. Pour le sociologue clinicien, il s’agit d’une recréation de soi qui donne un sens à sa propre histoire (De Gaulejac, 2009 : 184-185). Je montrerai ici que la chorégraphie en solo permet aux danseurs de penser leur identité, en particulier lorsque les...
{{Introduction :}} En 2001, le quartier de la Libération situé au centre-nord de Nice nourrit la polémique. Un vaste projet d’aménagement conduit par la municipalité de Jacques Peyrat prévoit la construction d’une nouvelle Mairie en lieu et place de la Gare du Sud [[En 1879, le ministre des Travaux publics, Charles de Freycinet, inclut dans son programme deux lignes ferroviaires allant de Nice à Draguignan et de Nice à Puget-Théniers dans l’optique de desservir et désenclaver, par un moyen de transport public rapide et commode pour l’époque, toute la région de l’arrière-pays niçois, en mettant en relation les bassins de la Durance et du Var. Cela permettait aussi de structurer toute la Provence par un maillage ferroviaire. Construite au nord de la ville en 1892, la Gare du Sud, témoin de l’âge d’or des chemins de fer, se trouve aujourd’hui au centre-nord de la cité niçoise. Le bâtiment est l’œuvre de Prosper Bobin. Après la seconde guerre mondiale, son activité de transport de marchandises décline. La Gare du Sud et les terrains adjacents font alors l’objet de nombreuses convoitises immobilières voyant les projets d’urbanisme se multiplier au fil des municipalités. Les 37 000 m² d’emprise de la Gare représentent la seule superficie « libre » et centrale, la plus grande zone pouvant être envisagée comme aménageable dans cette ville coincée entre mer et montagnes. Au gré de ces projets, nombre de scénarios seront imaginés pour l’avenir de la Gare. Elle représente, depuis plus de soixante ans, un enjeu important du développement urbain.]], désaffectée depuis 1991 [[Après la seconde guerre mondiale, son activité de transport de marchandises décline. La Gare du Sud et les terrains adjacents font alors l’objet de nombreuses convoitises immobilières voyant les projets d’urbanisme se multiplier au fil des municipalités. Les 37 000 m² d’emprise de la Gare représentent la seule...
En 1921, Marcel Mauss, dont on sait combien il a été un précurseur dans de nombreux champs socio-anthropologiques, rédigeait «L’expression obligatoire des sentiments», premier article en science sociale faisant état de la dimension sociale des émotions et de la ritualisation des usages du corps qui y sont liées. L’anthropologue invitait à voir les sentiments comme «non pas des phénomènes exclusivement psychologiques, ou physiologiques, mais des phénomènes sociaux, marqués éminemment du signe de la non-spontanéité, et de l'obligation la plus parfaite» (Mauss 1968, p. 81). Ce parti-pris allait alors à l’encontre des perspectives freudiennes selon lesquelles «les résidus d’expériences émotives» (Freud 1966, p. 15) constitueraient un ressort fondamental de la vie psychique et par conséquent une voie d’accès à la compréhension du comportement individuel. Dès 1909, Freud avait en effet établi un lien de causalité entre les désordres psycho-physiologiques et les événements qui marquent l’histoire personnelle d’une empreinte affective[[La notion d’affect est présente dès 1895 dans « l’Esquisse d’une psychologie scientifique » (Freud 1956 : 339).]]. Les réflexions de Mauss n’ont toutefois eu que peu de prolongements durant cette première moitié du XXe siècle. Il fallut attendre les années 1950 pour que les émotions refassent peu à peu surface dans les questionnements des sciences sociales avant de conduire à l’explosion éditoriale que l’on voit aujourd’hui. Les émotions sont pourtant au cœur de toute rencontre avec autrui et le principe d’enquête de terrain proposé par l’ethnologie y a d’emblée confrontée les chercheurs en posture d’observation des autres. Dans son journal de bord, Malinowski a ainsi dès les années 1920 rendu compte de son empathie mais aussi du dégoût et des angoisses ressentis lors de son séjour auprès des Trobriandais. La publication posthume de ce...
{ «J’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées» ,} Marcel Proust. Cet article revient sur une étape décisive qu’il a fallu franchir au cours de ma thèse, laquelle portait sur l’expérience de l’économie souterraine par des adolescents et de jeunes adultes dans un quartier populaire de la banlieue parisienne[[Nasser Tafferant, {Le Bizness. Une économie souterraine}, PUF, Paris, 2007.]]. Un quartier qui avait pour particularité d’être celui de mon enfance, là où je fus éduqué familialement, où je reçus l’instruction élémentaire, où je traînais mes baskets dans l’ascenseur, la cage d’escalier et la cave de l’immeuble (autant de terrains de jeu), où je fis mes premiers jobs, bref, où j’avais une myriade d’amis qui constituaient potentiellement des ressources pour mon travail de terrain. Fort de ce réseau dense, il me parut évident de sonder des connaissances familières pour interroger ce qui, d’ordinaire, ne se livre pas au grand jour. L’étape décisive dont il est question ici renvoie à l’opération d’une conversion du regard à laquelle les enquêtés et moi-même avions du nous livrer pour pouvoir discuter librement de quelques énigmes économiques dans la cité. Ainsi, j’allais confiant dans cette démarche consistant à glaner des contacts « fiables » jusqu’au moment où, assez vite, je butais contre un mutisme et des regards défiant aussi bien l’étude que les relations établies. Un constat s’imposait à moi : mon terrain d’étude n’était pas celui du «bizness» , entendu par là que le  «bizness»  dans mon quartier d’enfance ne se livrait pas aussi aisément à l’étude sociologique. La conséquence fut que des camarades ignorèrent mes questions, ce qui plombait l’ambiance car leur silence opérait comme une sentence pudique toute aussi brutale qu’amicale. Ainsi, je devais comprendre par moi-même que je dérogeais à certaines...
Des histoires de linge et de vêtements viennent régulièrement interroger les relations et les liens dans ma pratique de psychologue et de thérapeute. Ayant travaillé dans des services de soin psychiatrique, en consultation thérapeutique individuelle et familiale et actuellement dans des Maisons d’Enfants et services d’accueil et d’accompagnement de jeunes ainsi que de familles, j’ai souvent rencontré des histoires autour des vêtements. Dans les institutions d’accueil où le soin du linge était confié à des professionnels, c’est parfois un sujet de tensions, de conflits entre la personne accueillie, sa famille et les équipes : cela {fait des histoires}. Lorsque j’ai commencé à partager mes réflexions lors de conférences ou de débats, j’ai toujours été surpris que des inconnus, mais aussi des collègues, qui ne partagent pas habituellement leur intimité viennent me confier des histoires personnelles, des moments intimes, des souvenirs, des émotions suscités par des objets textiles. Il est rare que la question de l’habillement laisse indifférent. Comment vient-elle faire vibrer les affects ? Si, comme le dit Serge Lebovici, « nous naissons dans un bain d’affect » (Lebovici, 1998, p. 19 ), nous naissons aussi dans un bain d’objets. Ces objets, et parmi eux le linge et l’habit, n’ont pas tous la même fonction, le même statut ni la même valeur affective dans les relations intersubjectives et dans la construction des liens. En tant qu’enveloppe textile le vêtement peut contenir l’histoire de ces liens, de l’investissement affectif ainsi que la manière dont l’individu s’inscrit dans une famille, dans une culture. Le terme {investir} vient de {vestim}, et {renvoie à revêtir, entourer étroitement}. Dans le modèle de la métapsychologie de Freud, l’investissement implique une charge d’affect et de représentations qui circulent dans la relation à l’autre et dans les liens intrapsychiques. Mon...