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Fiche Auteur

Dolores Martin-Moruno

Dolores Martín Moruno a suivi une double formation en philosophie (UAM, Madrid) et en histoire des sciences (CAK, Paris). En 2006, elle soutient une thèse intitulée Rêves électriques et magnétiques de l’Europe romantique qui vise à analyser le débat épistémologique sur la représentation de la Nature établie entre les cercles littéraires, artistiques et scientifiques au tournant du XIXe siècle, notamment en France. Entre 2007 et 2010, elle travaille au CRHST (Paris), au Bakken Museum (Minneapolis, USA) et au Centre for the History of Emotions basé à la Queen Mary University of London, où elle réalise l’importance d’étudier le rôle des émotions dans l’histoire des savoirs sur le corps. Dès qu’elle rejoint l’Université de Genève en 2011, elle s’efforce de promouvoir l’histoire des émotions par l’intermédiaire de l’organisation de conférences comme On Resentment, Romantic Feelings ou Emotional Bodies, l’enseignement de cours et la rédaction de publications consacrées à l’histoire de l’amour, de la douleur ou encore, du ressentiment.
articles de Dolores Martin-Moruno

9. Le coup de foudre : L’histoire d’une émotion électrique dans le monde francophone (XVIIIe-XIXe siècles)

Avoir un coup de foudre est une expression courante en français pour exprimer l’attirance irrésistible que nous éprouvons envers un objet ou une personne que l’on vient de rencontrer d’une manière inattendue. On peut avoir un coup de foudre pour un appartement, pour une robe et bien sûr, pour un(e) inconnu(e) qui apparait comme LA PERSONNE avec qui l’on a toujours rêvé de passer le reste de sa vie. Le coup de foudre amoureux est la découverte de cette moitié attendue depuis le plus jeune âge, de ce double qui nous renvoie notre propre image comme s’il s’agissait du reflet d’un miroir. C’est un phénomène mystérieux qui nous montre les limites de ce que l’on peut expliquer, c’est-à-dire, de ce qui est rationnel et qui provoque en nous, surement pour cela, une profonde stupéfaction similaire à l’engourdissement produit par l’électricité [1] Inspiré par cette analogie, le poète Heinrich Heine s’interrogeait ainsi, sur l’essence de l’amour au début du dix-neuvième siècle :

Ce que sont les coups de bâton, on le sait ; mais ce qu’est l’amour, personne encore ne l’a découvert. Quelques philosophes modernes ont soutenu que c’était une sorte d’électricité. Cela est possible ; car, dans le moment où l’on s’amourache, on sent comme un rayon électrique de l’œil de l’objet aimé qui frappe droit dans le cœur (Heine, 1834, p. 226).

C’est précisément ce caractère énigmatique du coup de foudre qui nous invite à nous interroger sur sa nature, ainsi que sur les particularités qui peuvent entrainer l’expression française de l’expérience de cette attirance physique irrésistible et inexplicable par rapport à d’autres univers culturels. Bien que nous puissions constater des représentations similaires de l’amour subit et sauvage dans toutes les langues comme love at first sight en anglais et Liebe auf der ersten Blick en allemand qui font référence à la vue, ou...